Comme un mouchoir de poche

Dans les pays hispanophones, nous disons du monde qu’il est un mouchoir (el mundo es un pañuelo) à chaque fois que nous sommes surpris d’apprendre qu’une personne que nous venons de rencontrer dans un contexte A connaît quelqu’un que nous avons l’habitude de côtoyer dans un contexte B ; A et B n’ayant pas de rapport entre eux.
Exemple : on me présente une femme dans mon lieu de travail dont je réalise, au détour d’une conversation pendant la pause café, qu’elle est la meilleure amie de ma voisine de pallier.
— C’est dingue !
— Ça alors !
— Le monde est un mouchoir…
— … de poche.
— Oui, bien sûr. Grand comme un mouchoir de poche, c’est ce que je voulais dire. J’ai fait un hispanisme.
— Ah bon ? Vous venez d’où…
Mais maintenant que j’y pense… Cela n’a pas grand chose à voir avec ce qui m’est arrivé hier… Et pourtant, c’est bien cette expression qui est venue à mon esprit.

Tout à commencé l’autre soir, lorsqu’après avoir écrit un petit texte en espagnol, j’ai eu envie de le partager avec quelques personnes de ma famille qui habitent en Uruguay. Une de mes sœurs, qui ne connaissait pas mon blog jusque là, a suivi le lien à partir de mon profil facebook. Je le sais car après avoir lu mon texte, elle a cliqué sur « j’aime », en ajoutant un gentil commentaire où elle soulignait que ce qui lui plaisait c’était d’avoir compris que l’écriture contribuait à mon bien-être.
Je lui ai répondu en abondant dans son sens, en expliquant à quel point c’était important pour moi et pourquoi et comment… Je lui racontais, notamment, que le bonheur vient parfois d’une magie qui s’opère pendant l’écriture, qui fait que nous n’avons pas l’impression d’être les auteurs de nos textes mais plutôt les bénéficiaires d’un cadeau.

Le deuxième épisode a eu lieu hier entre 11 et 12 heures du matin. Au cours de son émission « Sur les épaules de Darwin », Jean-Claude Ameisen a cité une écrivaine américaine, Siri Hustvedt, qui vient de publier un ouvrage intitulé « Living, thinking, looking. Essays » aux éditions Picador. Cette « poétesse, essayiste et romancière reconnue » (dixit Wikipédia) disait donc, par la voix d’Ameisen : « Quand une œuvre de fiction se déroule bien, se crée bien, elle semble s’écrire elle-même. Ce n’est plus une question de création par un auteur mais un travail de sage-femme : permettre à une naissance d’advenir. »
J’ai trouvé ça si juste ! Et assez proche de ce que j’essayais d’expliquer à ma sœur. Quelle coïncidence ! Je lui en parlais il y a deux jours et j’entends ça à la radio ce matin. Le temps est un mouchoir ! aurais-je pu ajouter. Mais non, ce n’est pas là que le mouchoir intervient.

Ma sœur vit en Uruguay ; je vis en France, comme Jean-Claude Ameisen, grâce à qui j’ai eu accès à ce qu’a écrit en anglais une américaine dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. C’est amusant ce mélange de pays et de langues, dont les barrières semblent effacées grâce aux moyens de communication.
Cela m’a donné envie de retourner sur facebook pour écrire un autre commentaire destiné à ma sœur. Comme elle ne comprend pas le français, je suis partie dans l’idée de traduire à l’espagnol ces phrases qui m’avaient tant plu. Et pour ne pas faire d’erreur, j’ai réécouté ce passage de l’émission sur le site de France Inter. Mais une fois que j’ai eu transcrit mot pour mot la citation, je me suis retrouvée devant un cas de conscience. Cela me faisait tout drôle de mettre entre guillemets des mots résultant de ma propre traduction. Comment aurai-je pu introduire cela ? Jean-Claude Ameisen a dit en français que Siri Hustvedt a écrit en anglais quelque chose du genre « Cuando una obra de ficción… » ? Voilà qui ne me plaisait guère. Traduire une traduction… J’avais plutôt envie de lire Siri Hustvedt dans le texte. Et d’un autre côté, je n’allais pas partir je ne sais où pour chercher un ouvrage en anglais – sans doute fort intéressant par ailleurs mais bon –, pour y chercher seulement trois phrases de façon à pouvoir les traduire le plus fidèlement possible dans un commentaire pour ma sœur sur facebook !
Têtue comme je suis, je ne me suis pas démontée et j’ai cherché, vite fait bien fait, sur internet, avec mes petits moyens. Au début, j’ai écrit textuellement les premiers mot prononcés par Ameisen à la radio « quand une œuvre se déroule bien » plus « Siri Hustvedt ». Résultat : rien, of course. Il fallait passer par l’anglais. Mais quel mot serait suffisamment pertinent pour m’aiguiller vers un article dont l’auteur aurait eu, comme Ameisen, envie de citer ce passage là en particulier ? Pas évident… What about « sage-femme » ?, me dis-je. Et je suis partie à la recherche de son équivalent en anglais dans un dictionnaire en ligne. Résultat : « midwife ». Bien, cherchons donc : « siri hustvedt + living thinking looking + midwife »… Et ça a payé ! Google m’a aiguillée directement sur un extrait de l’ouvrage dans où j’ai pu lire : « In fact, when a work of fiction is going well, it seems to write itself. It is no longer a question of authorship, but midwifery – allowing a birth to take place. »
Quel bonheur m’envahit ! Merci à Google et à Jean-Claude Ameisen ! Non seulement j’étais enchantée de la réussite de ma recherche, qui a aboutit en un temps record mais, en plus, la lecture des quelques phrases qui entouraient le passage en question m’ont fait apprécier d’autant plus la façon dont Ameisen avait amené ces propos et les avait commentés. Il avait su leur donner en français une couleur que je n’aurais jamais réussi à entrevoir à partir de la seule lecture de la version originale.
Quant à ma sœur, elle a eu droit à cette version originale, qu’elle peut comprendre en anglais, et à une traduction plus sûre de ma part en espagnol.
Après une pareille expérience, comment ne pas se dire que le monde est un mouchoir ? Un tout petit, magnifique et incroyable mouchoir qui nous enveloppe tous.

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A propos auxecrires

Femme, mère de 2 enfants, quadra, habitant en région parisienne...
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3 commentaires pour Comme un mouchoir de poche

  1. Yola dit :

    Ton petit mouchoir me plaît beaucoup plus que le terrible “village global”

  2. auxecrires dit :

    Merci Yola ! C’est mon côté optimiste, qui me vient en partie de ma grand-mère paternelle. 🙂

  3. Ping : Un monde flamboyant : cache-cache littéraire et new-yorkais | Aux écrires de Viv

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