Mon Himalaya !

Cerro CatedralLorsqu’on a passé la première moitié de sa vie dans un pays et la deuxième dans un autre, on se sent un peu… comme un puzzle à deux pièces. Habituellement je dis « le cul entre deux chaises » mais ce n’est pas quelque chose qu’on puisse écrire ! Et puis, l’image de ce puzzle minimal me plaît bien. Tellement facile à faire et avec cette ligne impossible à effacer qui rappelle l’existence de deux parties…
Je me souviens, il y a vingt ans : je débarquais à Paris pour démarrer sans le savoir ma vie française. Au début, je devais rester seulement deux ans puis rentrer à la maison. Et finalement…
A cette époque, on me demandait souvent de décrire mon pays d’origine, que la plupart des gens que je rencontrais situaient près de l’équateur alors qu’il est bien plus au sud que le tropique de Capricorne. Et, à force, j’en avais marre de répéter toujours le même discours : C’est tout plat, un peu comme la Pampa. Notre sommet se situe à 513 mètres d’altitude et il ne neige jamais là bas. Mais en hiver il fait froid, je t’assure ! Un froid humide, qui transperce les os. Et comme les maisons sont très mal isolées, c’est pire qu’ici, on caille vraiment…
Au fur et à mesure, les occasions de parler de mon pays natal se sont faites de plus en plus rares. Jusqu’au jour où je me suis rendu compte que cela faisait des mois que je n’avais pas évoqué le fameux cerro Catedral dont j’avais oublié le nom mais en aucun cas l’altitude.
Paradoxalement, quand je rentre au pays, souvent deux ans après mon dernier voyage, je reste une étrangère. Ça fait en effet trop longtemps que mes habitudes sont autres et ailleurs, que je pense en deux langues, que je mange une autre nourriture et m’habille avec d’autres tissus. Néanmoins, si pour pouvoir partir ce sont bien des jours de congé que je pose, ces voyages ressemblent à tout sauf à des vacances car rares sont les moments de far-niente. J’y vais pour recharger les batteries, pour voir la famille, pour entendre des mots, sentir des odeurs et retrouver des saveurs irremplaçables mais en aucun cas pour me reposer. Peu importe qui je suis vraiment, comment je me sens ou ce que les autres pensent que je suis devenue : j’ai besoin d’y aller pour redevenir moi-même. J’y effectue donc un vrai « travail » de reconstruction interne et relationnel.
Un jour, là bas, quelqu’un a tout fait pour me convaincre que je parlais espagnol avec un accent français ! J’ai essayé de lui expliquer que c’était impossible, puis j’ai laissé tomber. Les gens sont doués pour entendre ce qu’ils ont envie d’entendre. En France, en revanche, rares sont ceux qui n’entendent pas ma petite pointe d’accent. Mais ils existent ! Et parmi les autres, rares sont ceux qui sont capables de deviner d’où je viens rien qu’en m’écoutant parler.
Ce faible accent, qui était pourtant sans doute bien plus « accentué » à l’époque, m’a joué quelques tours au début. Je me souviens de ce chauffeur de bus qui me criait dessus, en parlant à toute allure, parce que je ne lui avais pas montré ma carte orange. Je venais d’arriver à Paris et j’étais loin d’avoir tout compris au fonctionnement de la RATP. Plus je lui répétais en parfait français que je ne comprenais pas ce qu’il me reprochait, plus il s’énervait. Heureusement, une dame qui était montée dans le bus juste derrière moi et qui devait avoir envie qu’il redémarre au plus vite lui a lancé : mais vous ne vous rendez pas compte qu’elle est étrangère !
A côté de ces petits désagréments qui ont fait office de baptême, une des premières impressions agréables de mon séjour en France a été l’immense sensation de liberté liée à l’anonymat. Je trouvais qu’il y avait tellement de monde dans ce pays ! Je me sentais comme une petite fourmi insignifiante et c’était si bon ! Mais au fur et à mesure qu’on fait son trou, on entre dans de petits cercles où tout le monde se connait et on se retrouve à recommencer à dire : C’est dingue, le monde est un haricot ! Oui, on a beau parler français depuis l’âge de quatre ans, on se fait toujours rattraper par sa langue maternelle, surtout lorsqu’il s’agit d’expressions, et ce d’autant plus qu’à force d’avoir peur de l’oublier on commence à sérieusement la cultiver.
On pourrait croire que, depuis le temps, le jeu des comparaisons entre mes deux pays a cessé de m’amuser, mais ce n’est pas du tout le cas. Après avoir écrit sur la liberté en espagnol l’autre jour, je me suis dit que c’est quand même un des domaines où les différences de culture se font le plus sentir. Chaque élection me donne l’occasion d’y repenser, bien sûr. Car, contrairement à ce qui se passe dans mon premier « chez moi », dans cette terre de liberté, d’égalité et de fraternité, voter n’est pas obligatoire. De mon point de vue, les Français sont tellement attachés à leur liberté qu’ils en finissent par en être prisonniers. Plus personne n’ose imposer quoi que ce soit de peur de s’entendre traiter de dictateur. Un mot qui nous parle, à nous, Américains du sud, et qui ne nous fait pas du tout sourire. Pourtant, je vois du bon dans certaines obligations et j’ai beaucoup de mal à faire passer ce message autour de moi. Pas plus tard que lundi, je me suis retrouvée dans une salle de réunion avec une petite dizaine de collègues, autour d’un de nos grands chefs. Nous discutions de façon informelle d’une réunion d’information mensuelle qu’il souhaite améliorer pour que le plus grand nombre s’y retrouve et du coup y assiste. J’exprime mon avis qui consisterait à rendre cette réunion obligatoire mais… que n’avais-je pas dit là ! Obliger des Français à faire quelque chose ? Ce n’était même pas la peine d’y penser. Pourtant, on a tous besoin de chefs pour qu’ils commandent ! Même dans Kho Lanta, au sein de groupes de personnes qui n’ont rien d’autre à faire que chercher à manger, conserver le feu et mettre en place des stratégies pour ne pas se faire « éliminer », ils sont tous d’accord, au bout de quelques jours, pour dire qu’une tribu ne marche pas bien sans un leader. C’est une évidence : il faut bien avoir quelqu’un à critiquer pour le cas où le bateau coulerait ! En fin de compte, c’est risqué et courageux de vouloir être chef. Mais on ne peut pas, je trouve, occuper ce poste en évitant les inconvénients qu’implique l’obligation d’avoir à imposer parfois son avis.
La liberté dont rêvent les Français ne doit pas être obligée de s’arrêter là où commence celle des autres. Et à force de la vouloir infinie, ne courent-ils pas le risque qu’elle se dissipe dans l’espace jusqu’à devenir insaisissable ? Dans les pays comme le mien, où on nous « oblige » à aller voter, on nous laisse tout loisir de choisir le bulletin que nous mettons dans l’enveloppe ou de ne pas en mettre. Mais il faut qu’on fasse le déplacement jusqu’au bureau de vote pour être en règle. Et si vraiment on tenait à ne pas y aller, on a toujours la possibilité de payer la grosse amende !
J’aimerais partager avec ceux qui vivent à côté de moi le plaisir de la liberté qu’on peut ressentir à l’intérieur d’une contrainte. Mais je n’ai pas encore trouvé le moyen de le faire et sans doute ne le trouverais-je jamais, car l’expérience, malheureusement, n’est pas contagieuse.

(photo : Scheridon)

Publicités

A propos auxecrires

Femme, mère de 2 enfants, habitant en région parisienne et jeune quadra... mon Dieu !
Cet article, publié dans autobiografia, en français, opinion, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Mon Himalaya !

  1. Marisabel Garcia dit :

    Viv: me queda una duda con respecto a la foto del Cerro de Montevideo.
    Para empezar no se llama Catedral. Pienso que lo mejor es que vayas a google
    y elijas un artículo que se titula Cerro de Montevideo y luego dice:Caminando sin rumbo
    en el Cerro de Montevideo… además de ser buena la foto es muy bueno todo lo que informa, tal vez puedas hacer un link.por otro lado muy entretenido tu artículo.

  2. auxecrires dit :

    Marisabel: gracias por el dato de ese articulo, que lei y me resulto’ también muy interesante. Con respecto al mio, se trata del cerro mas alto del Uruguay, que llaman Catedral o Cordillera. Empecé a contestarte mas largo pero no terminé de armar la cosa asi que, mientras tanto, te dejo estas lineas. Me alegro también de que te haya resultado entretenido. Hasta pronto!

  3. Ping : MIRADA « VERSIONS CELESTES

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s