Un petit coin de paradis

casaLa maison de ma grand-mère était toujours en chantier. C’était une maison vivante. Aujourd’hui, elle est comme ça. Regardez-la bien, avant qu’elle ne change. Car demain… On ne sait pas comment on va la trouver en rentrant de l’école, du travail ou de faire les courses au supermarché.
Il y avait un maçon qui travaillait chez ma grand-mère. Il s’appelait Sanchez et il faisait partie des meubles. C’était un meuble vivant. On m’a raconté qu’à l’époque où je savais à peine parler mes histoires commençaient toujours par : « Alors, Sanchez est arrivé » sauf qu’en VO ça faisait « Entonces, vino Sanchez » et dans ma langue de petite fille : « eeeeentonces, mino Sanchez ». Oui, à l’époque je ne savais pas encore qu’on commence les phrases par une majuscule.
Ma grand-mère est la femme qui est la mère de l’homme qui est mon père. Et je l’adore ! C’est amusant qu’il y ait un homme entre nous deux. Elle a eu trois garçons et une fille. Moi, je me suis arrêtée à deux garçons mais je suis sûre que si j’avais eu d’autres enfants j’aurai aussi eu trois garçons avant d’avoir une fille. Si vous pensez que je délire, regardez donc ma tante, la fille de ma grand-mère. Elle s’est arrêtée au troisième garçon. En fait, nous avons décidé de faire un enfant de moins à chaque génération. Nous sommes une famille de femmes organisées qui aimons les suites logiques.
Pour moi, cette maison a toujours été la maison de ma grand-mère, même si je sais qu’ils ont commencé à la construire avec mon grand-père. Mais quand je suis née, ils ne vivaient déjà plus ensemble. Je dis bien « commencé à la construire » car elle n’a jamais été terminée, puisque ma grand-mère la faisait évoluer tout le temps et que lorsqu’elle est partie habiter chez mon oncle, dans une maison plus confortable, ses autres enfants ont pris le relais et ont continué à la modifier, la diviser, se la partager, la réorganiser… Autrement dit : ils l’ont aidée à continuer à vivre !
Comme ma grand-mère, et comme à ma grand-mère, je l’aime, cette maison. J’ai beaucoup de souvenirs de mon enfance dedans et quelques uns dehors, dans le jardin. Et puis, il y a les photos, qui montrent que j’ai habité là, dormi là, fêté des anniversaires là.
A l’intérieur, elle était pleine de dénivelés et de recoins. Un vrai paradis pour une petite fille comme moi qui pouvait parfois avoir envie de se cacher.
La pièce principale était en contrebas, enfin, c’est difficile à dire… Pour entrer dans la maison il fallait monter quelques marches et on arrivait dans la salle à manger, avec sa grande table, ses grandes chaises et la télé en noir et blanc tout au fond. Et pour passer dans le salon, qui était juste à côté, on descendait quelques marches. Il n’y avait pas de mur de séparation entre un espace et l’autre, mais on savait qu’on avait changé de pièce grâce au dénivelé. En plus, tout autour du salon, ou presque, il y avait comme un rebord ou un couloir voire un trottoir qui était à la même hauteur que la salle à manger. On se sentait donc en contrebas dans ce salon alors qu’en fait, maintenant que j’y pense, on devait être à la hauteur du sol du jardin. Ma grand-mère est, entre autres, peintre. La perspective ça la connait. Ceci explique donc cela.
Je me souviens aussi de la cuisine qui était spacieuse. Un jour, en rentrant du Lycée Français, j’ai chanté à cet endroit de la maison « Le parapluie » de Brassens. Et j’ai découvert avec surprise que ma tante, qui était là aussi, chez elle en fait, et qui était allée comme moi au Lycée Français, connaissait cette chanson. J’ai beaucoup chanté, dans mon enfance et même plus tard, avec des gens de ma famille du côté de ma mère. Mais je crois bien que cette fois est la seule de ma vie où j’ai partagé une chanson avec ma tante paternelle. Et nous l’avons tellement chantée ce soir là – elle me plaisait tellement ! – que j’en connais les paroles par cœur encore aujourd’hui.
Mais il y avait une partie de la maison où j’allais quand j’avais envie d’être seule. Je ne saurais pas comment la nommer. Je ne pourrais pas non plus la décrire avec précision. C’était une pièce assez longue qui ne servait à rien. Elle avait un petit côté « château », avec un espace carré qui sortait du mur extérieur à peu près à son milieu, le contraire d’un renfoncement en fait. De chaque côté de ce carré, il y avait comme un banc en béton, avec peut-être des coussins dessus. Mais s’ils existaient vraiment, ils devaient être assez fins ; le confort des châteaux n’était pas énorme à cette époque. Et puis, il n’y avait pas besoin de confort dans une pièce où personne ne séjournait bien longtemps.
J’aimais y aller pour pleurer. J’aimerais pouvoir y retourner ce soir… Mais cette pièce n’existe plus depuis bien longtemps. Je crois que je ne serais même pas capable de bien la situer dans la maison telle qu’elle existe aujourd’hui. Cette maison qui est si loin ! C’est le seul endroit où j’ai été heureuse en pleurant. Car cela me faisait du bien. Je pensais à des choses tristes et ça sortait si facilement ! Parfois quelqu’un venait me voir et me demandait inquiet ce qu’il m’arrivait. Je répondais : « rien, laisse-moi pleurer ». Et je ne mentais pas. Car c’était vrai, j’avais juste besoin d’être seule, dans cet endroit hors du temps, et me laisser porter par ce plaisir si particulier.
Pour des adultes, comme je suis devenue, il est parfois difficile de s’autoriser des expériences aussi simples et aussi étranges à la fois : pleurer alors qu’il ne nous arrive rien, simplement parce qu’on est triste. Heureusement, nos souvenirs sont là pour nous rappeler le mode d’emploi.

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A propos auxecrires

Femme, mère de 2 enfants, quadra, habitant en région parisienne...
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